Usine Jourdan : Un patrimoine ancré dans les mémoires, sacrifié sans vision pour l’avenir

Il n’est pas seulement question de pelleteuse quand on décide de démolir un bâtiment emblématique d’une ville : cela engage et traduit une vision, du passé comme de l’avenir. En l’espèce, la majorité sortante de Romans-sur-Isère en est malheureusement dénuée. Ou comment le « Thoravalisme », en faisant table rase de notre Histoire, ne mène nulle part.

Nous y sommes donc. Les premiers travaux de curage préalables à la démolition de l’usine Jourdan, annoncée et ordonnée par la municipalité, viennent de démarrer…

Le moment est grave, solennel, car il marquera à jamais l’histoire de notre ville, qui a pourtant fondé son identité autour de l’industrie de la chaussure. Romans est depuis longtemps reconnue pour cet artisanat, riche de ces savoir-faire, célébrés en France et par-delà nos frontières. C’est une page qui se tourne et qui interroge, en nos consciences, la portée de cet acte, et la vision qu’il traduit pour l’avenir de notre ville.

L’usine Jourdan a et fera encore couler beaucoup d’encre. Au sein de Passionnément Romans, les élus d’opposition, comme une grande partie de nos membres, ont nourri de nombreux échanges avec différents citoyens, anciens et nouveaux Romanais, des professionnels de l’aménagement du territoire, ainsi que d’anciens agents municipaux qui ont participé à la mise en œuvre des politiques urbaines de la municipalité actuelle, et ont eu à cœur de livrer une vision plus en hauteur, proposer d’autres réflexions, et apporter de saisissants contrastes sur les coulisses du « Thoravalisme », pour mieux relativiser le discours officiel de la majorité municipale.

Convaincu que le débat public est indispensable à la vie de la cité, les élus du groupe Passionnément Romans ont souhaité partager ces témoignages.

UN PEU D’HISTOIRE

L’usine Jourdan a été construite en 1923 et a connu son plein essor dans les années 70. Les Romanais les plus anciens gardent en mémoire ces temps prospères où l’usine employait plusieurs milliers de salariés qui allaient et venaient au rythme de son activité. Incontournable locomotive économique, l’usine Jourdan était alors l’uns des cœurs battants de la ville et de tout son bassin de vie. Le site de l’usine a connu de nombreuses transformations au fil des années, pour s’adapter aux évolutions de l’activité industrielle.

Hélas les temps changent, la fin du 20ème siècle connaîtra le déclin de cette industrie qui cessera définitivement ses activités en 2007. L’usine sera alors rachetée par la Communauté de Communes du Pays de Romans (avant même la création de Valence-Romans Agglo – VRA – en 2014) et conservée dans le patrimoine public, comme un joyau endormi et encore vibrant de mémoires. Préserver ce patrimoine dans le giron public était le meilleur moyen de lui redonner vie un jour, car une autre destinée aurait pu attendre l’usine Jourdan que le funeste destin qui lui sera réservé par la municipalité romanaise.

Le déclin industriel aura impacté nos villes et territoires partout en France. Pour autant, de nombreuses collectivités ont eu le bon sens, la vision et le courage politique de porter des projets ambitieux sur ces anciens sites industriels, que ce soit par des interventions publiques affirmées ou parfois même via des partenariats publics-privés ; pour offrir un nouvel avenir à ces sites au formidable potentiel. Ces lieux sont devenus au fil du temps long, des endroits de rencontre, de partages, de création, de culture, d’évènementiel, de spectacle vivant. Ils demeurent ainsi des repères, des témoins immuables de nos identités et contribuent à enrichir et écrire l’avenir de nos territoires.

Nous pouvons citer les exemples de l’île de Nantes, des manufactures des tabacs à Lyon, de la friche de la Belle de Mai à Marseille, ou encore plus localement, la friche ITDT à Tournon-sur-Rhône et bien d’autres ; qui peuvent aujourd’hui se targuer d’avoir résisté à la facilité du « tout démolition » pour imaginer de nouveaux projets à partir d’une page blanche.

Ces villes, ces élus ont su voir et oser affirmer que l’avenir n’est possible que lorsqu’on est respectueux du passé. Ces élus ont compris la force des symboles et le poids mémoriel que ces espaces délaissés représentent encore aujourd’hui dans ce qui fait l’identité d’un territoire. Ne dit-on pas que pour savoir où aller, il faut regarder d’où l’on vient ? Alors pourquoi la friche Jourdan est ainsi condamnée à disparaître ? Son sort n’était pas inéluctable…

MIEUX COMPRENDRE NOS ENJEUX URBAINS : QUELLE VISION POUR L’AVENIR ?

L’usine Jourdan s’inscrit dans un ensemble urbain complexe, entre le grand plateau des boulevards, où le cœur de la ville s’est redéployé autour de la place J. Jaurès, de ses commerces et commodités ; et l’Isère en contrebas, qui longe la vieille ville avec nostalgie, dans un espace bucolique presque sanctuarisé, devenu lieu de contemplation et de flânerie à réinvestir. C’est un secteur stratégique pour la vitalité de notre ville qui se dessine autour des boulevards, de la cité scolaire Triboulet et son ex-plateau sportif (devenu parking d’opportunité), de l’ancienne caserne de Bon (devenue Marques Avenues), du tènement de la Visitation (abritant le musée de la chaussure), de l’ancienne usine Jourdan et des berges de l’Isère. Ces différents éléments urbains dialoguent et évoluent ensemble depuis toujours. L’enjeu de redonner vie à ces espaces est énorme pour réanimer le cœur de notre ville, et raviver notre identité romanaise.

Plusieurs spécialistes s’accordent sur le constat que les politiques de développement menées depuis une décennie auront démontré à maintes reprises toutes leurs limites, malgré les programmes de rénovation urbaine et « action cœur de ville » dont le centre-ville bénéficie. Sans un organe central, sans un lieu « attracteur », la vitalité de notre appareil commercial en centre historique est vouée à s’éteindre à petit feu, au bénéfice des zones commerciales périphériques. Pour préférer l’expérience urbaine en centre-ville de Romans, il n’est donc pas seulement question de renaturation des espaces publics comme seul vecteur d’attractivité, mais tout autant de savoir répondre aux enjeux d’accessibilité, de mobilités, d’usages, d’offres de services et d’équipements publics. En d’autres termes : l’enjeu qui se pose devant nous, bien avant les stratégies de marketing territorial, est d’offrir de nouveaux lieux supports de vivre-ensemble.

Pour cela, il est aujourd’hui crucial de porter une vision d’ensemble et d’agir avec une savante mesure et coordination, pour construire un projet urbain global, soucieux de conserver ces équilibres fragiles mais si précieux pour avancer sans se renier, pour aborder les défis environnementaux, énergétiques et sociaux, sans faire table rase du passé.

L’usine Jourdan, en pleine activité – © Jean-Christophe Rey-Robert / PRA

LE PROJET URBAIN DE LA MUNICIPALITE MENE A L’IMPASSE

Deux mandats municipaux n’auront pas permis à la municipalité actuelle de faire émerger un projet fédérateur et formaliser un plan d’action clair sur ces espaces à forts enjeux pour notre ville. L’action de la municipalité depuis une décennie se résume à une addition d’opérations opportunistes, sans fil conducteur clair. Au-delà des chiffres que nous avons pu consulter, il nous a été confirmé de source sûre que :

  • La démolition de l’ancien gymnase Triboulet, opérée en fin d’année 2021, aura coûté 500 K€ ;
  • L’acquisition par la ville du tènement Jourdan aura coûté plus de 300 K€ ;
  • Les différentes études menées (pollution, géotechnique, faisabilité pour feu le projet feu Jourdan-Voltaire, études de scenarii de programmation pour l’usine, le gymnase régional, etc…) auront coûté 300 K€ ;
  • L’aménagement du plateau Triboulet en parking « provisoire » aura coûté 150 K€ ;
  • La démolition totale de l’usine Jourdan est estimée à 2,4 M€.

 

L’agrégation de ces « coups partis » aura généré une facture dépassant les 3,5 M€ pour les contribuables romanais et communautaire (VRA). Malgré ce prix exorbitant, aucune vision, aucun projet structuré ne semble pourtant émerger, aucune concertation n’aura été jugée utile pour alimenter la vie citoyenne ; aucune solution autre que celle de la facilité : tout démolir quoi qu’il en coûte pour offrir un terrain plat, propre et exempt de contraintes pour la construction d’un gymnase, par ailleurs très attendu, loin sans être incompatible avec la régénération de nos friches industrielles.

Il apparaît évident que d’autres voies étaient possibles : la réhabilitation des éléments les plus anciens de l’usine, tout en faisant la place nécessaire au gymnase agrémenté d’un programme immobilier novateur, érigé sur un socle de parking ouvert au public, traversé par un espace public assurant une liaison structurante des parcours urbains du centre-ville, des boulevards, et jusqu’à l’Isère. Nous avons pu consulter des études commandées par les services municipaux, qui démontrent que la conservation d’une partie de l’usine était compatible avec la construction du gymnase. Ces alternatives ont été malheureusement balayées d’un seul revers. L’ancienne usine aurait pu accueillir de nouvelles activités et redevenir un lieu d’attraction, un lieu de rencontres et d’échanges, culturels, artistiques, associatifs, innovants. Le musée de la chaussure aurait pu également y être hébergé temporairement, afin de permettre la rénovation du couvent de la Visitation dont le bâtiment vieillissant nécessiterait un investissement estimé à 50 M€ pour sa réhabilitation, sans qu’aucun équilibre économique ne soit possible en l’état actuel de son occupation.

Un savoir-faire romanais reconnu dans le monde entier – © Jean-Christophe Rey-Robert / PRA

En l’état, la situation est devenue ubuesque :

  • L’ancien gymnase Triboulet aura été démoli pour laisser place à un parking devenu nécessaire pour compenser la suppression massive des stationnements sur la place J. Jaurès (non anticipée par ailleurs).
  • Cet espace était initialement dévolu à un projet immobilier « Jourdan-Voltaire », que la municipalité a avorté à la hâte – c’est ainsi dire que ce projet n’est pas prêt de sortir de terre…
  • Le couvent de la Visitation demeure figé dans un état préoccupant, sans réelle issue possible tant que le musée de la chaussure demeure en son sein, et sans que la municipalité n’ait l’once de la capacité d’investissement nécessaire pour sauver ce patrimoine de la ruine.
  • L’usine Jourdan, qui aurait pu accueillir tant d’autres usages, sera entièrement démolie pour laisser place au futur gymnase, dont certains regrettent qu’il ne répondra que partiellement aux programmes pédagogiques [1], et lequel ne sera pas livré au mieux avant 2028.

 

Au total, ce sont plus de 3 hectares de potentiels fonciers stratégiques, et autant d’espaces à réinventer, qui se retrouvent pris dans un « sac de nœuds ». Là où d’autres assument le temps long pour tester les usages, faire évoluer les pratiques, accompagner des porteurs de projets, engager un dialogue avec tous les acteurs du territoire, la municipalité, prise en étau par le temps politique, a décidé de précipiter le sort de l’usine Jourdan dans les décombres.

Pourtant, les professionnels de l’urbanisme avec lesquels nous avons échangé ont rappelé que la préservation et la valorisation de nos ressources foncières est devenu un enjeu national, traduit dans la loi « Climat et Résilience ». Densifier et intensifier la ville deviennent à présent des orientations centrales pour l’action publique. Mesurer pleinement à quel point l’acte de démolir est bien plus encore aujourd’hui lourd de conséquences, financières et environnementales, est incontournable dans la fabrique urbaine. Evacuer et traiter des centaines de milliers de mètres cubes de béton, purger des terres polluées, les remplacer par des apports extérieurs de matériaux, tout cela a un coût environnemental certain, sans parler des ressources qu’il faudra mobiliser pour la construction de nouveaux mètres carrés (voir à ce titre l’actuel chantier de démolition de Fanal). Alors que réutiliser les mètres carrés déjà existants apparaît aujourd’hui comme un acte de bon sens dans les programmes de rénovation urbaine.

Pourtant, même si cette friche, vue depuis l’avenue Voltaire, paraît disgracieuse et inutile, les bâtiments de l’usine sont structurellement sains, et renferment des milliers de mètres carrés qui sont autant d’opportunités et de potentiel à imaginer.

Malheureusement, la municipalité porte des choix délibérés qui s’inscrivent à contre-sens de ces orientations nationales, sans explications, sans vision claire, sans plan d’action structuré ni aucun débat citoyen. C’est donc bien cela le « Thoravalisme ».

En refusant la discussion et la contradiction, en refusant d’écouter et de considérer les alternatives possibles, et ainsi faire évoluer ses convictions ; la municipalité sortante aura donc, pas à pas, fait les choix conscients qui auront mené à ces impasses.

La démolition de l’usine Jourdan interpelle en ce qu’elle met en évidence qu’au pire, elle est un coûteux gâchis financier, une aberration urbaine et environnementale, une perte mémorielle irréversible ; au mieux, elle est un acte de désamour ou un aveu d’impuissance politique. Désamour car pour agir avec justesse, il faut comprendre, ressentir, écouter : il faut aimer sa ville. Impuissance, car malgré le fait que Mme le Maire soit conseillère Régionale et 1ère Vice-Présidente de l’Agglo, la municipalité aurait pu faire entendre sa voix et solliciter des soutiens au sein de ces instances pour écrire tout autrement cette partition urbaine et recomposer une entrée de ville qui ferait sens à son histoire, à la mémoire de la ville, et répondrait aux enjeux urbains, sociaux et environnementaux qui sont devant nous.

L’usine Jourdan – © Jean-Christophe Rey-Robert / PRA

TOUT ÇA, POUR ÇA ?

En définitive, la démolition de l’usine Jourdan pose une question fondamentale : quelle histoire sommes-nous en train d’écrire pour l’avenir de notre ville ? Quelle histoire raconte une ville qui préfère la démolition de son patrimoine industriel à sa réinvention, et qui en même temps dissémine des chaussures géantes dans l’espace public (400 K€), comme des « totems instagrammables » pour seuls clins d’œil au passé, en laissant son musée végéter dans l’antre flétri et usé de la Visitation ?

Quelle ville peut légitimement s’autoproclamer attractive, sur la base de sondages de satisfaction dont elle est elle-même commanditaire, quand ses commerces vivotent et désespèrent, quand sa population tend à décroître, quand un de ses quartiers est délaissé et stigmatisé, quand aucune réelle concertation n’est mise en œuvre pour fédérer et accompagner les nécessaires évolutions de nos usages urbains, quand les associations et les maisons de quartiers sont ficelées et laissées exsangues, quand l’insécurité et la délinquance progressent malgré le renforcement des effectifs de police et l’installation de centaines de caméras, quand le « déjà là » est balayé par une vision marketing et comptable de la ville, quand la renaturation se fait au détriment du peu de nature déjà présente en ville, quand la fiscalité locale est parmi les plus élevées du territoire et que, derrière la  frénésie des investissements pharaoniques et dispendieux, se dresse un mur de dette municipale qui pèsera encore longtemps sur les générations futures ?

L’histoire des villes ne se raconte pas sur des plaquettes marketing. La fabrique urbaine n’est pas un logiciel binaire : elle est un corps social, systémique et complexe. L’histoire de Romans s’écrira avec les Romanais et pour les Romanais. Ils se souviendront, au-delà du bilan que laissera cette municipalité derrière elle, que c’est Mme Thoraval qui aura provoqué la disparition de l’usine Jourdan. Il faudra du temps, de l’engagement et une vision claire pour se hisser à la hauteur des enjeux qui sont devant nous. D’autres chemins sont possibles, viables et désirables pour notre ville.

Passionnément Romans Association


Notes

[1] https://c.ledauphine.com/education/2025/02/17/friche-jourdan-le-futur-gymnase-ne-correspond-pas-aux-besoins-pedagogiques-denonce-le-syndicat-fsu

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *